Art secret

Ce mois-ci, une de mes illustrations était éditée dans un magazine art de vivre. Me voilà donc, fière, dans un kiosque à journaux pour le trouver. Alors que je feuillète le dit-magazine pour trouver l’objet de ma fierté, l’homme qui tient le kiosque me demande gentiment si les vins rouges m’intéressent. Je lui explique ce que cherche. Ce à quoi il répond :
– Ah ! Vous dessinez ? Moi aussi. Vous n’imagineriez jamais quoi… Vous voulez voir ?
Il est souriant, et je ne suis pas pressée alors j’acquiesce. Aux anges, il se met aussitôt à escalader son comptoir et fouiller son plafond, d’où il extrait une grosse boîte plate en carton et me tend une feuille arrachée à un magazine en me disant de la regarder attentivement. C’est une photo de femme en maillot de bain. Il y superpose alors un grand dessin au fusain, la réplique exacte de la photo et mes yeux pétillent : c’est bluffant, très joliment réalisé, avec beaucoup de douceur. Je ne m’attendais pas à être surprise mais c’est agréable, cette petite découverte sortie du plafond, de savoir ce talent caché derrière ce comptoir qui ne paie pas de mine. Admirative, je lui dis sincèrement que c’est très beau et je le félicite.
Il a les yeux qui brillent et me confie :
– Vous savez, vous êtes la première personne qui ne me dit pas tout de suite « mais c’est vraiment vous qui avez fait ça ?! » Une fois, je l’ai montré à une dame en lui demandant de ne pas me dire : c’est vous qui l’avez fait ? Et quand elle a vu le dessin c’est la première chose qu’elle a faite. C’était plus fort qu’elle.
Et ça me met en colère. Je regarde l’homme : il a la cinquantaine, le teint halé et les traits vaguement fatigués, un gros manteau sur les épaules et un phrasé populaire. Et il tient entre ses mains son trésor, un travail délicat et précis. Alors oui, ça doit en déranger certain, ce paradoxe, et moi je vois rouge : je trouve l’attitude qu’il me décrit tellement grossière, tellement vulgaire : dénier à voix haute son droit au talent c’est inadmissible et malheureusement tellement typique. Mais je ne dis rien. À quoi bon insister auprès de lui sur la barbarie quotidienne ?
Au lieu de ça, je lui demande de sortir un second dessin que je vois dépasser sous le premier. C’est un beau paysage de côte, une mer calme, de doux nuages vaporeux. Je lui dis à quel point je suis admirative en voyant le joli jeu de traits réalisé pour les reflets de l’eau et que je sais à quel point c’est difficile de dessiner l’impalpable…
Il est heureux et j’ai le vague espoir de lui avoir fait oublier l’histoire précédente. Il voudrait m’en montrer plus, mais le temps ne s’est pas pour autant arrêté et je dois m’en aller. Un peu à contrecoeur, certes, encore un peu révoltée, mais en décidant que le plus important ce ne sont pas ceux qui méritent d’aller au diable, mais d’avoir vu quelques bribes de cet art caché derrière ce kiosque.

2 comments

  1. Anne-Marie Montandon - reply

    Je suis si fière de toi:-)

  2. FEEL ZOUZE - reply

    Une si jolie histoire…

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