D’ici et d’ailleurs

À 14 ans, une semaine avant mon premier voyage au Viêt-Nâm, ma grand-mère, agacée par la tournure d’une conversation a haussé le ton pour dire « Nous ne sommes pas viêt-nâmiens, nous sommes français ». C’était la première fois que cette réalité prenait une véritable consistance dans mon esprit. Et elle me dérangeait, mais pour quelle raison ? Le ton sec avait aidé, mais il y avait autre chose. Je ne pensais pas être viêt-nâmienne… et pourtant…
Je voyais mes cheveux raides et sombres en toutes circonstances, ma peau brunir aisément au soleil, mes yeux disparaître en souriant, mes tenues de fête aux cols mao, mes ancêtres en Ao Dai devant un palmier, les repas traditionnels délicieux de ma grand-mère, les histoires de fantômes de mon grand-père et les bracelets en jade, la dentelle en argent, les poteries couleur dragon, les encres qui ornaient les murs. Ce n’était pas omniprésent, juste la résonance permanente d’un ailleurs, doux et familier.

Et puis il y avait, le regard des autres : j’ai été si longtemps la petite chinoise dans la cours d’école. Je me rappelle ne pas être gênée par autre chose que la généralisation des enfants ( pas chinoise, viêt-nâmienne, nuance )
Je suis eurasienne, d’origine viêt-nâmienne et cambodgienne. Lorsqu’on me posait la question, il était fortement implicite qu’on ne me demandait pas de répondre « française ». Et pourtant, le sang français coule beaucoup plus à flot dans mes veines que tout autre. Mais jamais, jamais, ce n’était le plus important. Le plus important était d’ailleurs. Et ceci était devenu un fait établi dans mon esprit. Le plus important, sans que jamais ce ne soit gênant, c’était mes origines. C’était peut-être ça, donc, qui me gênait : alors que je répondais si souvent que j’étais viêt-nâmienne, il s’avérait en fait que je ne l’étais pas. Étrange.

À 14 ans, lors de ce premier voyage au Viêt-Nâm, tout s’est clarifié : ma grand-mère avait raison : nous ne sommes pas viêt-nâmiens, même elle qui l’est plus qu’à moitié et dont c’est la langue maternelle. Nous ne le sommes pas et pourtant, tout y était si naturel, tellement plus que dans beaucoup d’autres pays plus proches de la France et qui peuvent me sembler si étranges. Quelque chose avait subsisté dans les quelques gouttes de sang qu’il me restait, dans les enseignements, dans mon éducation, même si jamais la limite entre l’Europe et l’Asie n’y était clairement mentionnée, je savais, je sentais, tout particulièrement en y étant, que quelque chose avait été plus fort que la volonté d’oubli et d’intégration, que ce quelque chose, au fond de moi, appartenait à ces villes et ces montagnes, au-delà de toute volonté ou de toute conscience. Je n’étais pas chez moi, mais je n’étais pas une étrangère. Je ne parlais pas la langue mais ce dialogue silencieux avait du sens.

À partir de ce premier voyage, ma réflexion s’est construite avec plus de conscience, plus d’observation et mon héritage asiatique m’est apparu avec plus de netteté : la place de la famille et de l’intergénérationnel, la retenue, le rapport au mystique, la discrétion, la pudeur, la courtoisie absolue…
Mais plus encore, j’ai vu ce que je cherchais à retrouver, dans la façon d’écrire et dessiner, de se présenter, de se tourner vers des canons de beauté aux silhouettes fines et délicates, à la peau claire, aux cheveux longs et densément noirs.
À des degrés différents de conscience et de réalisation, mon frère et moi avons entrepris une quête des origines, lui en apprenant la langue, moi en accentuant les similitudes physiques et tous les deux en étant toujours attirés par des extrêmes orientaux. Je pense que rien n’est innocent mais inconscient et que, malgré les générations de métissage et l’éloignement, il y aura en nous, en moi, cette proximité affectueuse et sensible avec cette terre et ce peuple qui font, sans le moindre doute, partie de mon identité.
Alors, je suis française, car c’est là que sont ma vie, mes usages et mes repères, mais un palpitement sourd et doux résonne en moi, comme un écho familier, un chant qui aura beau s’éloigner, à jamais sonnera.

3 comments

  1. Anne-Marie Monatndon - reply

    Ma fille chérie

    Cela fait longtemps que je voulais t’écrire que je me suis sentie extrêmement proche des sentiments ce que tu décris.

    Je ne développerai pas ici ce que j’ai ressenti depuis mon enfance mais mon retour au Vietnam, 40 ans après notre départ en 1964 a été une libération pour moi . Ton père a participé à ce premier voyage uniquement pour moi mais aussi et presque surtout pour Paul et toi car il estimait à juste titre que c’était un retour aux sources pour vous et moi, même si vous n’êtes pas nés au Vietnam, même si vous avez été élevés à l’occidental.

    Mes retrouvailles avec le Vietnam a contribué à ma sérénité car ainsi j’ai pu enfin réconcilier ma partie européenne et ma partie asiatique.

    Ton père et moi avons eu conscience que ce voyage a été très important pour ton frère et toi. Nous en avons été très heureux.

    Je t’embrasse bien fort, avec tout mon amour.

    Maman

  2. evolution - reply

    une lecture délicieuse, un assez grand nombre de virgules qui aèrent et rythment cette fine écriture… je me suis régalée !

    • Ninipeony - reply

      Merci beaucoup, je suis très touchée et heureuse que ça vous ait plu !

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