Le miroir

Le mois dernier, à l’occasion d’une exposition collective à laquelle je participais, on m’a demandé d’écrire un article sur moi, mon parcours, mon travail. Mon premier réflexe en tant qu’écrivain a été d’accepter sans hésiter : ça n’avait rien de difficile étant donné que je me connais et que je n’ai pas de problème pour écrire. Et puis j’ai réalisé qu’il y avait 2 pages très denses à remplir. Et que j’allais écrire sur moi, ma vie, ma façon de travailler, mes thèmes de prédilection. Et j’ai paniqué. Parce que rien ne me venait à l’esprit, parce que j’ai 27 ans et l’impression de n’avoir rien de fascinant à raconter. Je sais que c’est paradoxal dans la mesure où je tiens ce blog sur lequel j’écris des articles à propos de moi, de ce qui a pu m’arriver ou me passer par l’esprit, mais tout d’un coup, avec cette commande, je passais un cap : je devais m’affronter frontalement et m’expliquer…durant deux pages interminables. Aka le cauchemar.
Sauf que, à force d’ironiser intérieurement à l’idée d’écrire si jeune mes mémoires, je me suis prise au jeu, j’ai mis des mots précis sur mes réflexes, mes expériences, la route qui m’a menée de l’enfance jusqu’à aujourd’hui et qui, l’air de rien, a été parsemée de petites et grandes expériences, de belles rencontres, d’envies grandissantes… Et progressivement, en cherchant à expliquer certaines choses qui relevaient pour moi de l’instinct et de l’automatisme, j’ai compris pourquoi je travaillais tel thème ou tel autre, pourquoi j’aimais tel mouvement ou cet autre et mon parcours, mes créations ont pris plus de sens à mes yeux qu’ils n’en avaient jamais eu. Et j’ai fini, heureuse d’avoir mis des mots sur l’insaisissable qui me pousse à continuer chaque jour. Parfois, s’arrêter un peu, faire une pause et regarder sans jugement ce que l’on a fait jusque là peut-être un très bon moyen de repartir, plus déterminer que jamais. C’est en tout cas ce qui s’est passé avec moi.
Et je vous laisse découvrir ce que j’ai l’impression d’avoir moi-même découvert :


 
« J’ai toujours touché à tout, été curieuse de tout et particulièrement de l’étrange. Je pense être née ainsi. J’aime qu’une histoire glisse de mon esprit jusqu’au papier, que sous ma plume une fenêtre imaginaire se dessine, qu’entre mes doigts un accessoire se matérialise. Je n’ai jamais compris qu’il faille choisir, se spécialiser. Pour quelle raison devrait-on sacrifier une partie de soi alors qu’elle est fondamentalement liée aux autres et que, bien que les médias soient différents, tout soit issu de la même source pour aller dans la même direction ? Il me semble que la différenciation des domaines relève d’un ordre technique, alors que l’Art relève d’une source intérieure intrinsèque. Si la technique est une chose qu’il est possible d’acquérir, je ne pense pas qu’il en aille de même pour l’Art. On naît artiste mais on ne peut pas le devenir. Et lorsque l’on est né artiste, alors on peut devenir un technicien dans un domaine ou un autre, on a des prédilections pour une matière, un type d’expression, qui va pousser à développer telle une ou telle partie de son âme. Et rien de plus. Aussi, il me semble naturel d’être capable de toucher à plusieurs registres, explorer plusieurs types d’activité car tous sont nourris par la même source : l’Art.

Depuis l’enfance, j’ai toujours eu un monde intérieur très vaste, nourri en permanence par de nouvelles lectures, de nouveaux horizons qui s’étendaient au-delà des murs de ma chambre. Où que je me trouvais, je pouvais voir les personnages de mes histoires tourbillonner autour de moi, aussi présents et chers que s’il s’agissait de personnes réelles.
À la même époque, tandis que seule je cherchais la moindre excuse pour écrire, raconter, dépeindre le monde tel que je le voyais, tel qu’il m’apparaissait à travers un voile imaginaire, Pascale (Montandon-Jodorowsky, ma tante, artiste plasticienne) m’a appris à dessiner avec beaucoup d’exigence et m’a ainsi offert un moyen supplémentaire de parler de ce qui me passait par l’esprit. Depuis ces premières expériences plastiques, elle est restée mon maître tant artistiquement que spirituellement. Plus les années ont passé plus nous avons eu l’occasion de travailler ensemble et j’ai encore ce plaisir aujourd’hui. Au fil du temps, c’est elle qui m’a le plus directement montré par l’exemple que j’avais le droit de choisir autre chose, qu’il était possible que ce qui me hantait en permanence devienne toute ma vie.

En grandissant, alors que les enfants de mon âge arrivaient à la «raison» et quittaient leurs jeux, je n’ai moi-même jamais cessé de croire et de vivre avec le monde qui m’habitait. L’urgence de lui donner une vie matérielle, en mots ou en images s’est accru. Ce n’est pas un monde où il est simple de vivre car les limites y sont floues et les dangers permanents et traîtres mais c’était le mien.
Après le lycée, j’ai fait des études d’Arts Graphiques à l’ESAA Duperré, de 2006 à 2009 et même si la libération d’être enfin dans un monde que j’avais choisi fut grande, j’ai également souffert a posteriori de ce que j’avais appris car j’ai compris que quelque soit l’endroit où l’on se trouvait, il fallait être solide pour rester soi et ne rentrer dans aucun cadre prédéfini, aussi séduisant soit-il. J’ai écrit deux romans fantastiques qui furent comme des refuges avant de revenir à l’illustration en dessinant d’abord des tatouages temporaires dès 2012, puis progressivement des dessins qui n’avaient aucune autre raison d’être que mon besoin de les faire. Aujourd’hui, je passe de l’écriture au dessin et inversement sans discontinuer parce que l’un se nourrit de l’autre et que j’ai réalisé qu’en ne choisissant aucune voie, je les avais toutes ouvertes. Suite à mon expérience de dessin pour la peau, j’ai eu envie de développer le motif autrement sur le corps et c’est ainsi qu’est venue la broderie. Elle est pour moi devenue un moyen de porter mes illustrations, de m’en parer.
Quel que soit le domaine, j’ai la même passion pour la délicatesse et la précision que j’essaie perpétuellement d’affiner.

À partir du moment où j’avais accepté de ne pas choisir, les portes se sont ouvertes, et j’ai eu de nombreuses opportunités de toucher à plus de domaines. Je n’aime pas l’idée “d’à côté” car je pense que “tout participe à tout”, comme dirait Pascale (Montandon-Jodorowsky). Alors je fais tout complètement et uniquement ce qui me plaît du fond du cœur comme écrire et dessiner pour Peut-être Magazine, depuis 2013, collaborer avec de grandes maisons de cosmétique, réaliser des vêtements, des bijoux et des couronnes, des fresques ou des tatouages, faire de nouvelles expériences de matières et de formes.
C’est dans cette optique que j’ai ouvert un blog libre en 2013 : pour rendre la coexistence permanente et mêler les moyens sans préférence. Que seule l’envie suffise et que ce ne soit plus une anecdote mais un réel univers qui s’épanouisse dans ce petit mais précieux espace que je suis heureuse de tenir, aussi sincèrement que possible.
Ainsi, au gré des jours, j’y livre de la fiction, une envie de lire les étoiles, un paysage végétal, ou l’expression d’un coup de coeur.
Par la suite, il y a un an, j’ai ouvert ma boutique en ligne afin que la fiction et l’imagination soient connectées au matériel.

Ce n’est pas facile de se lancer, mais d’une certaine façon, il n’existe pas de choix. Si on peut vivre en faisant autre chose, c’est que l’on est pas vraiment un artiste. À chaque fois que j’ai envisagé quoique ce soit d’autre, aussi passionnant et enrichissant que ça aurait pu être, j’ai invariablement été prise de panique. Rien d’autre ne pouvait me convenir. Être artiste ce n’est pas un choix de carrière, mais un choix de vie radical qui implique des choix drastiques aussi bien professionnels que privés. À partir du moment où je l’ai compris, tous les obstacles que j’avais pu envisager longtemps auparavant sont apparus comme des excuses qui n’avaient plus lieu d’être et qui pouvaient être effacées par la simple volonté.

Dans mon travail et ce, longtemps sans le savoir, je n’ai eu de cesse de me chercher autant que je cherchais à raconter mon monde. Mes origines vietnamiennes et cambodgiennes se glissent tant dans les mediums que j’utilise que dans mes choix de sujet. Elles sont partout, discrètes parfois mais présentes toujours, comme des lucioles dans la nuit, traçant une route orientalisante qui traverse autant mes mots que mes dessins. Je me sens imprègnée d’animisme comme si tout ce qui m’entourait battait d’un seul coeur et je suis fascinée par les rites païens, les connections anciennes entre la terre, le ciel, et tous les êtres vivants. Je crois qu’il y a toujours eu et qu’il y aura toujours des forces supérieures et parallèles qui nous entourent, nous guident ou nous dévient, quels que soient les nombreux noms qu’on a pu leur donner. Les interactions, les affiliations qu’elles peuvent avoir avec le monde que l’on connaît est un sujet qui m’a toujours beaucoup préoccupée.
La féminité et l’animalité m’ont également toujours fascinée. Il y a des visages, comme des spectres, qui apparaissent, errent sur mes dessins, avant de fixer leur regard sombre sur le spectateur. Que ce soit en écriture ou en dessin, j’aime les femmes au caractère fort qui cachent leur fragilité comme des bêtes traquées, derrière leur allure très romantique. J’aime les métamorphoses lentes, les aliénations et les métissages entre la chair et le végétal, comme une possession progressive du corps et de l’esprit, ce qui m’a amenée au tatouages, au langage du dessin à même la peau. Je travaille beaucoup sur les transformations animales, végétales, les mutations vers l’abstrait, vers l’infini.

Dans mon monde, il n’existe pas de sentiment faible, il n’y a que de grandes passions, des drames latents et des envolées lyriques. Mais je cherche la douceur qui peut subsister en cela, la délicatesse de la pudeur qui palpite comme un coeur d’oiseau à travers les chairs à vif. Et l’espoir de parvenir à extraire des trous noirs et béants, la lumière salvatrice. »

3 comments

  1. Feuerback Solene - reply

    C’est un texte qui me touche car il me rappelle….moi, par bien des aspects. Des études d’arts graphiques, la même passion et curiosité pour tout, la même passion pour le beau et la délicatesse, la même envie de ne pas choisir.
    Par contre, moi je me cherche encore, à 32 ans, et sans doute ai-je peur de ce que je vais trouver. Peut-être est-ce pour ça que je mets autant de temps à savoir où je vais, ce que je veux, vraiment ? Je tâtonne, j’essaye..j’avance et je recule. J’y pense….et j’oublie.
    Mais je m’accroche, car une partie de moi me dit que je suis sur la bonne voie !

    Merci pour ces pensées mises noires sur blanc.

    https://fr.pinterest.com/solenefeuerback/ (tu y trouvera, entre autres, de jolies créations de toi :))

    • Ninipeony - reply

      Chère Solène,
      Pardonne-moi ce honteux délai de réponse, mais comme tu as sans doute pu le constater, je ne suis pas aussi présente que je le souhaiterais sur ce blog. En tous cas, je te remercie pour ton mot et ton intérêt qui me touchent beaucoup. Je dois dire que je comprends parfaitement ton hésitation et tes allers-retours. J’ai eu les mêmes interrogations pendant longtemps, de façon très intense et à en devenir folle d’inaction, coincée dans ce dilemme permanent : « Mais que vais-je choisir de faire en premier ? » Il pouvait se passer des années durant lesquelles je n’avançais pas car je me contentais de regarder mes différents projets sans parvenir à me lancer. J’avais peur de ne pas choisir le bon, de me tromper de voie, de choisir la facilité ou au contraire trop de difficultés et ne jamais arriver au bout. Et puis tout d’un coup, je crois que j’en ai eu assez : je me suis rendue compte qu’à force de vouloir trouver le projet parfait je ne menais pas de projet du tout. C’était une forme d’illumination qui me disait : « Et maintenant, AGIS ». Je me suis alors associée, ce qui m’a obligée à avancer et j’ai commencé les tatouages temporaires. Le fait de m’immerger complètement dans une voie, de l’emprunter sans hésiter, m’a appris énormément très rapidement, et très naturellement, les choses se sont enchaînées. J’avais lancé ma « Danse de la Réalité », pour reprendre le très beau titre de Alejandro Jodorowsky. Et toutes les autres voies qui me plaisaient se sont ouvertes les unes après les autres, me permettant cette valse entre chaque.
      Ce que je pense profondément c’est qu’il n’y a pas de formule magique, d’âge précis, de règle absolue pour arriver à soi. C’est l’histoire de sa vie : se rapprocher chaque jour un peu plus de ce qu’on l’on est. Il y a des choses dans mon histoire que je suis heureuse d’avoir vécu ou entrepris car elles ont fait qu’aujourd’hui je me sens plus proche de mon essence profonde qu’il y a 1 an, 5 ans ou 10 ans. Mais je sais que j’ai encore énormément à faire, à apprendre. Ce n’est pas grave, ça viendra, en son temps. Ce que je fais pour que ça arrive, c’est m’écouter autant que possible pour être honnête avec moi-même, avec les autres et ne plus hésiter. Et surtout, arrêter de m’auto-flageller parce que je n’ai pas fait quelque chose et le faire, tout simplement.
      Il faut se faire confiance. Si une partie de toi te dit que tu es sur la bonne voie, alors c’est que c’est vrai !
      Je te souhaite une très belle route et beaucoup de beauté tout au long du chemin !

      Merci de m’avoir lue,
      à bientôt peut-être,
      Inès

  2. Pascale MJ - reply

    Quel beau texte, sincère et délicat et dont la lecture me laisse admirative et très très touchée…
    Et qu’il est émouvant d’avoir pu voir d’aussi près se développer et se réaliser jour après jour toutes ces promesses de l’enfance…
    Bravo et mille baisers affectueux ma belle Inès (de cœur, de corps et d’esprit)

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